Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

14 octobre 2013

Epreuves élémentaires ou baptêmes successifs ? (4)

 

6. La clé de l’énigme ? - Je rappelle les conclusions auxquelles nous étions parvenus lors des trois précédents billets consacrés à ce thème (1, 2, 3) :

-   dans l’opéra original de Mozart (1791), on évoque bien quatre épreuves – cependant jamais qualifiées de la sorte mais assez bien décrites –: l’épreuve de la terre, explicitement référée par le livret au séjour dans la "Halle" qui précède l’éviction de Papageno – lequel ne surmontera donc pas cette épreuve , puis les trois épreuves clairement identifiées de l’eau, du feu et de l’air, dont vont finalement triompher Pamina et Tamino ;

-  l’absence de toute référence à ces quatre épreuves dans les rituels maçonniques du temps – y compris dans celui qu’avait connu Mozart lui-même ;

-   l’existence depuis les années 1760, de deux épreuves de l’eau et du feu, d’inspiration bien différente, renvoyant sans équivoque possible aux deux baptême d’eau et de feu évoqués dans le Nouveau Testament, et particulièrement dans Matthieu, 3, 11, épreuves peut-être inspirées de certains hauts grades qui avaient déjà exploité ce thème très chrétien avant qu'il n'apparaisse dans les grades bleus;

-   la première mention des « quatre épreuves », dans un rituel de 1820, au grade d’apprenti de Misraïm – un Rite égyptien !

-   la diffusion progressive de ces quatre épreuves « élémentaires » dans les rituels du jeune REAA, à partir des années 1830-1840, puis bien plus tard dans d’autres rituels maçonniques français – dont quelques variantes du « Rite français » ayant oublié que dans les épreuves anciennes de l’eau du feu, propres à la tradition française, il s’agissait de tout autre chose, et que les épreuves de la terre et de l’air n’y étaient donc pas « manquantes », si l’on peut dire : en effet, si dans l’aéronautique, il y a bien un « baptême de l’air », il n’y a nulle part de baptême de la terre, et les Évangiles les ignore en tout cas manifestement tous deux…

A partir de ces données, mais sans plus d’informations documentaires, au cours de l’émission diffusée cet été sur Mozart (Secrets d’histoire), j’ai simplement émis l’hypothèse que les quatre épreuves apparues dans les rituels maçonniques avaient peut-être été importées de ce qu’on trouvait dans l’opéra, mais que de toute façon, et là on quitte l’hypothèse pour la certitude, on ne pouvait en rien supposer – comme on l’a fait tant de fois à l’étourdie – que c’est la franc-maçonnerie qui les avaient inspirées à Mozart. On m’a reproché cette hypothèse un peu rapide. Je reconnais, une fois encore, que c’était plus une intuition qu’une déduction issue de la recherche.

Or, en préparant ces notes, j’ai mis la main sur une référence que j’ignorais jusque-là et qui peut constituer un extraordinaire chainon manquant.

Reprenons les données du problème.

On peut légitimement se demander pourquoi, dans un rituel apparu en France dans le premier quart du XIXème siècle, près de 30 ans après la création de l’opéra de Mozart, on serait alors, et alors seulement, allé chercher dans celui-ci ce que les maçons allemands, par exemple, n’y avaient jamais pris eux-mêmes ! Sans parler des anglais qui, je l'ai déjà dit, ont toujours ignoré ces épreuves. Ajoutons que si Mozart est aujourd'hui universellement célébré, notamment par les francs-maçons, il n'en était nullement de même au début du XIXème siècle en France !  Y aurait-il éventuellement une source française, plus proche, susceptible d’expliquer cet emprunt tardif ?

Il semble à présent que la réponse soit positive…





L’opéra de Mozart fut en effet adapté en français au tout début du XIXème siècle. Pour reprendre une présentation qui en a été récemment faite : « En 1801, le praguois Ludwig Wenzel Lachnith présente aux parisiens un nouvel opéra de Mozart, jamais créé en France, Les Mystères d'Isis... Sous ce titre magique et fantastique, exotique et antiquisant, le compositeur arrangeur, inspiré par Haydn et Pleyel, a recyclé la musique du dernier opéra de Wolfgang (1791) : La Flûte enchantée, enrichie d'emprunts à d'autres de ses opéras tels Don Giovanni, Les Noces de Figaro, La Clémence de Titus ... »

Le livret de cet opéra composite et recomposé, est publié en 1806 chez Roulet, libraire près du Palais du Tribunat (actuelle place du Palais-Royal), et l’on précise qu’il avait été représenté  pour la première fois au « Théâtre de la République et des Arts, le 25 Thermidor An IX ».

On ne peut ici s’empêcher de noter que cette période, faisant immédiatement suite au coup d’État du 18 Brumaire, se situe évidemment en plein « retour d’Égypte » et inaugure une longue période d’une bonne quinzaine d’années ou l’Égypte – autant fantasmée que progressivement restituée – sera à la mode. Or l’ouvrage va connaître sous cette forme un formidable succès : déjà 70 représentations dès 1810 et au total plus de 130  si l’on tient compte des reprises en 1816 et même jusqu’en 1827 ! Ce sera probablement l’opéra le plus joué sous l’Empire.


Décor des Mystères d'Isis (1801)

 

Le livret a été sensiblement modifié  mais à la fin de l’acte III on nous dit qu’Isménor (le Tamino de cette version) et Bochoris (alias Papageno) sont « précipités dans un sombre souterrain »…

L’acte IV, qui nous intéresse le plus, s’ouvre alors par une indication qui ne figure pas du tout sous cette forme dans l’opéra de Mozart : «  Le théâtre change et représente un sombre et profond souterrain, destiné aux épreuves du feu, de l’eau et de l’air » !

Tandis que Bochoris va demeurer avec Mona (alias Papagena) dans le sombre souterrain un long moment, « gouffre profond aux mortels inconnus » - est-ce à dire la terre ? - , séjour qu’il qualifie de « trop cruelle épreuve », Isménor poursuit son chemin.

Au début de la scène 6 on peut lire :


Isménor est conduit par deux Ministres des épreuves.

Les Ministres

Il faut lutter contre un terrible orage,

Enchainer la fureur des divers éléments ;

Franchir les eaux et les feus dévorants.

Si ton cœur en a le courage,

Isis va te placer au rang de ses enfants.

[…]

(Les épreuves du feu, de l’eau et l’air se succèdent) [sic !]

Isménor suit les épreuves.

Scènes pantomimes

(Ce chœur est chanté derrière le théâtre)

Victoire ! Victoire !

Quel moment pour sa gloire.

[…]

La scène 8 se passe alors de tout commentaire puisqu’elle s’ouvre par ces mots :

« Le théâtre se transforme alors en Temple de la Lumière. »

Le livret s'achève même sur une indication que, je dois le reconnaître, les rituels maçonniques n'ont jamais reprise à leur compte - et je le regrette car cela ne manquerait pas d'allure à la fin d'une initiation :

"La réception de l’initié [sic] est le sujet du Ballet général (!) qui termine l'opéra"

A la même époque, une fois encore, on ne trouverait ce scénario stupéfiant dans aucun rituel maçonnique actuellement connu. Il n’apparaitra, je le répète, qu’en 1820 dans le grade d’apprenti d’un rituel de Misraïm, Rite Egyptien…

Peut-on, dès lors, formuler l’hypothèse vraisemblable que la dramaturgie des « quatre épreuves élémentaires », fixée dans le premier quart du XIXème siècle en France, en premier lieu dans un Rite dit « Egyptien », aurait pu s’inspirer directement d’une adaptation française de la Flûte Enchantée qui, à la même époque, sous le titre Les Mystères d'Isis, et pendant plus de vingt ans, connut à Paris un succès retentissant ?

Jamais, à ma connaissance, cette source n’a été mentionnée par les historiens des rituels.

On dit souvent qu’en France « tout finit par des chansons » - notamment en franc-maçonnerie, et cela depuis les origines ! Il arrive donc aussi, manifestement, que tout commence par là…



PS Plus extraordinaire encore : Les Mystères d'Isis vont être donnés à Paris, à la salle Pleyel le 23 novembre prochain (attention: c'est une version de concert). Si mon hypothèse est juste, on pourra y commémorer en vraie grandeur, si j'ose dire, la naissance (cette fois c'est probable) d'un rituel maçonnique...

Renseignements pratiques ici

 

20 septembre 2013

Illuminisme et franc-maçonnerie (2)

3. L’illuminisme maçonnique en France .- Il en fut tout différemment en France. Lorsque Joseph de Maistre, qui avait beaucoup fréquenté ces milieux avant la Révolution, rendra compte de ses souvenirs en ce domaine, il dira sans ambages, dans les Soirées de Saint-Petersbourg :

« En premier lieu, je ne dis pas que tout illuminé soit franc maçon : je dis seulement que tous ceux que j’ai connus, en France surtout, l’étaient ; leur dogme fondamental est que le Christianisme, tel que nous le connaissons aujourd’hui, n’est qu’une véritable loge bleue faite pour le vulgaire ; mais qu’il dépend de l’homme de désir de s’élever de grade en grade jusqu’aux connaissances sublimes, telles que les possédaient les premiers Chrétiens qui étaient de véritables initiés. C’est ce que certains Allemands ont appelé le Christianisme transcendental. Cette doctrine est un mélange de platonisme, d’origénianisme, et de philosophie hermétique sur une base chrétienne. » [1]

Tout au long du XVIIIème siècle, plusieurs figures vont illustrer ce courant de pensée. En France, on peut au moins en citer deux.

Pernety_1758.jpgDès 1779, Dom Antoine-Joseph Pernéty (1716-1796), passionné d’alchimie et auteur d’un pittoresque Dictionnaire mytho-hermétique (1758), avait fondé à Berlin, où il exerça pendant dix ans les fonctions de bibliothécaire de Frédéric II, un groupe d’inspiration swedenborgienne. Bien qu’il fût lui-même franc-maçon, membre de la loge berlinoise Royal York de l’Amitié, sa création ne devait rien à la maçonnerie et il semble du reste avoir cessé toute activité maçonnique à partir de cette époque. Les travaux du cénacle fondé par Pernéty reposaient notamment sur les révélations visionnaires du mystique suédois Emmanuel Swedenborg (1688-1772), rapportées dans ses Arcana Coelestia (1747-1758). Au cours de leurs réunions qui comportaient un rituel, les Illuminés de Berlin se consacraient à l’alchimie et dialoguaient aussi avec les mondes angéliques – une notion tout à fait swedenborgienne – par l’intermédiaire d’un « oracle ».  Vers 1782, Pernety de retour en France installa sur les terres du pape ce qui devint les Illuminés d’Avignon.  Parti pour Rome en 1786, Dom Pernéty y mourut et son groupe se délita en quelques années. Nombre de ses membres se retrouvèrent alors dans des loges maçonniques.

Bien plus haut en couleurs, le célèbre Giuseppe Balsamo, dit Alexandre, comte deGiuseppe_Balsamo.jpg Cagliostro (1743-1795), fut probablement l’un des premiers à diffuser une maçonnerie ouvertement illuministe.  Venu de Sicile, passé par Messine où il aurait pratiqué l’alchimie, cet « aventurier spirituel », typique d’un certain XVIIIème siècle, était franc-maçon, bien qu’on ignore où et quand il avait été initié. Parcourant l’Europe avec son épouse Lorenza Feliciana, qui prendra plus tard le nomen de Serafina, il pratique la magie et répand les sciences occultes « égyptiennes », ce qui lui vaut une belle réputation de charlatan, perpétuellement en fuite.

A partir de 1777, à Londres, puis à Berlin et Varsovie, mais surtout à Strasbourg où il séduira un temps le très crédule et peu catholique cardinal de Rohan, il fait connaître sa « Maçonnerie Egyptienne ». C’est finalement à Lyon, en 1784, qu’il installera la Mère Loge de son Rite, La Sagesse Triomphante.  Devenu le Grand Cophte – sa femme étant la Reine de Saba – d’un système comptant cinq hauts grades après les trois grades symboliques, Cagliostro enseignait les principes d’une maçonnerie dont le but était de régénérer l’âme et le corps.  Novateur, il y reçoit les femmes aussi bien que les hommes, et même de jeunes enfants (les « pupilles » et les « colombes ») agissant comme médiums lors des opérations magiques et des évocations en loge.  Le Rite ne compta jamais guère plus de deux loges et ne prospéra pas vraiment.

La fin de Cagliostro, coqueluche d’une certaine société vers 1785, fut plus triste. Impliqué dans l’affaire du Collier de la Reine – où le pauvre Rohan se perdra – mais relâché sous la pression de l’opinion, il fut exilé. Contraint à l’errance et de passage à Rome en 1789, il y fut arrêté, emprisonné au château Saint-Ange puis condamné en 1791 à la prison perpétuelle pour faits de franc-maçonnerie, hérésie et pratiques magiques. Il y mourut en 1795. Du premier rêve égyptien de la franc-maçonnerie ne subsistait que le personnage de Sarastro, Grand Prêtre d’Isis et d’Osiris dans La Flûte Enchantée, où son frère Mozart avait parfaitement dépeint le Grand Cophte…

Si aucun de ces systèmes, maçonniques ou para-maçonniques, n’a de rapport direct avec le Rite Ecossais Rectifié (RER), leur ensemble touffu désigne bien les contours flous d’un monde intellectuel complexe, d’un milieu humain  tourmenté  et peut-être d’un réseau de correspondance où devait se développer, dans la mouvance de ce premier illuminisme maçonnique, la « franc-maçonnerie illuministe et mystique » par excellence [2], c’est-à-dire justement la maçonnerie rectifiée.

C'est, aujourd'hui encore, tout un continent à redécouvrir pour éclairer les enjeux fondamentaux de la tradition maçonnique française...



[1] XIe Soirée, 1821.

[2] Pour reprendre l’expression en partie inappropriée de son principal historien, René Le Forestier.

19 septembre 2013

Epreuves élémentaires ou baptêmes successifs ? (3)

4. Les épreuves par les quatre éléments : une innovation du XIXème siècle.- Après avoir évoqué l’apparition des épreuves de l’eau du feu, et leur source évangélique évidente, dans le troisième tiers du XVIIIème siècle, la question demeure donc posée : quand les quatre épreuves élémentaires furent-elles introduites dans les rituels maçonniques ?

Disons à nouveau qu’on n’en trouve aucune trace dans les rituels du XVIIIème siècle – et pas davantage dans aucun rituel contemporain de la maçonnerie britannique ou américaine, il faut le répéter. Serait-ce au REAA qu’on les doit, comme on le croit souvent ? Nullement. Dans le plus ancien rituel de ce Rite pour les grades bleus, texte écrit tardivement puis que remontant au plus tôt à 1804, et rédigé à partir de sources à la fois françaises (Régulateur du maçon et Rite Ecossais Philosophique) et britanniques (Three Distinct Knocks – Les Trois Coups Distincst - 1760), le Guide des maçons écossais, ces épreuves sont absentes.

Dans les rituels du jeune REAA entre 1829 et 1843, on voit apparaitre la séquence : air, eau et feu – mais la terre, généralement associée, par la suite, au séjour dans le cabinet de réflexion, semble absente. [1]

A ce jour, dans l’état de la documentation qui nous est parvenue, le rituel maçonnique le plus ancien qui expose sans ambiguïté les épreuves élémentaires est celui du grade d’Apprenti  du Rite de Misraïm, daté de 1820, repris presque à l’identique, avec quelques variantes mineures, mais cette fois sous forme imprimée, par le Rite de Memphis[2], concurrent du précédent, en 1838.[3]

Une première constatation s’impose donc : le premier Rite maçonnique qui ait fait usage des quatre éléments (et non plus seulement de deux) dans une procédure rituelle, est un Rite… « égyptien » ! Je reviendrai plus loin sur ce point surprenant mais, je crois, révélateur.

 

L'initiation huile su  toile.jpg

Initiation maçonnique (huile sur toile - début XIXème siècle)

L'irruption du thème des "éléments" dans le rituel maçonnique


Puisque c’est la source à laquelle, finalement, puiseront tous les rituels postérieurs, il est sans doute utile d’en rappeler les principaux passages :

Lorsque l’Expert est envoyé au près du candidat pour le conduire dans la loge, le Vénérable lui adresse ces paroles :

« Mon  F.:, c’est à vous qu’est confiée l’auguste fonction de soumettre le néophyte aux épreuves physiques, de le diriger dans les voyages mystérieuses, de le faire passer par les quatre éléments qu’il doit traverser avant de parvenir à la porte du Temple. »

Plus loin le Vénérable ajoute :

« Retournez auprès du néophyte, tirez-le du sein de la terre et des ombres de la mort : livre-le au F.: Terrible qui lui fera faire le premier voyage mystérieux et lui fera traverser le deuxième élément matériel et venez ensuite nous rendre compte de ce premier voyage. »

[…]

« Le F.: Terrible lui fait faire le premier voyage qui doit avoir lieu en silence, il le conduit au Réservoir du 2ème élément et lui fait traverser l’eau dans laquelle ses chaines [préalablement placées aux pieds et aux mains du candidat] doivent rester. »

L’Expert dit alors au candidat :

« Le lieu dans lequel on vous a enfermé représente le sein de la Terre, le lieu d’où tout sort où tout doit retourner. Vous y avez trouvé toutes les images de la Mort pour vous rappeler que l’homme qui vente entrer parmi nous doit probablement mourir aux vices, aux erreurs et aux préjugés du vulgaire […] la Chaine de métal qui vous liait encore lorsque vous avez commencé et que vous avez  en traversant les eaux, sont autant d’emblèmes […] »

Le Vénérable ajoute :

« Veuillez, F.: Expert, par vos soins obligeants, lui faire faire le 2ème voyage dans lequel il doit passer par le premier élément pur (le Feu). […] »

L’Expert dit encore :

« Le candidat a pénétré dans le troisième élément [après la terre et l’eau, c’est le feu], il en est sorti purifié, il a épuisé la coupe d’amertume et il persiste dans sa résolution.
Le Vén.: dit : puisqu’il persiste dans sa résolution, veuillez mon Frère, lui faire faire le troisième tour de roue, afin qu’il achève sa purification dans le second des éléments purs. Vous l’abandonnez ensuite à lui-même afin que le Tout-Puissant le conduise et que sa Volonté s’accomplisse.

L’Exp.: sort et va faire exécuter le troisième voyage pendant lequel le néophyte parcourt la région de l’Air, au milieu de la foudre, des éclairs, de la grêle et des autres météores. A l’orage le plus épouvantable succède le calme le plus profond, après lequel l’Expert dit au néophyte :

N…, tu es sorti vainqueur des quatre éléments, je t’abandonne à toi-même. Poursuis seul ta route et si tu en as le courage et la ferme volonté, que la Tout-Puissant te conduira, je l’espère où tu dois arriver. »

On observera au passage, sans s’étendre plus avant sur cette modalité rituelle, que les voyages et les épreuves se font à l’extérieur du Temple et que le candidat y est présenté seulement ensuite. Lorsqu’il frappe à la porte, l’Expert dira pour lui, afin d’obtenir son entrée :

«  Il a renoncé au siècle il a pénétré dans le sein de la terre et dans le séjour de la mort, il a parcouru les sentiers de la vie, ayant été purifié par l’eau, par le feu et par l’air, il en est sorti délivré des liens des préjugés et des souillures du vice. »

Ce rituel est donc la première attestation, le modèle et la source de tous ceux qui, à sa suite, intégreront selon des modalités diverses les « épreuves élémentaires » à la cérémonie d’initiation d’un Apprenti : c’était à Paris, en 1820…

5. Postérité et diffusion des épreuves élémentaires dans les rituels maçonniques.- On sait que le Rite de Misraïm et celui de Memphis mèneront une vie chétive et languissante – émaillée de moments épiques, leurs dirigeants étant souvent haut en couleurs – jusqu’à disparaitre presque complètement dans le cours du XIXème siècle pour ne plus subsister qu’à l’état d’une maçonnerie marginale, devenue l’apanage des milieux occultistes – ce qui n’était pas le cas à l’origine  –  et ce jusqu’à nos jours.[4]Il faut surtout noter les rituels de Memphis, en 1863, après leur intégration au Grand Orient de France dont Marconis de Nègre était devenu un « dignitaire » – en réalité une sorte d’otage assez peu considéré. Les épreuves « extérieures » par les quatre éléments, quoique dans un ordre modifié (terre, puis air, eau et feu), y sont maintenues.

marconis.gif

 Marconis de Nègre

Or à  la même époque, au Grand Orient de France ces quatre épreuves sont toujours ignorées des rituels du Rite Français – lequel n’en connait traditionnellement que deux, de signification très différente nous l’avons vu. Le « Rituel Murat », en 1858, n’innovera pas en ce domaine. Quant à l’évolution – ou l’involution – que vont suivre les rituels entre 1887 (Rituel Amiable), 1907 (Rituel Blatin) et 1922 (Rituel Gérard) , elle fait si peu de place aux aspects symboliques que même les épreuves de l’eau et du feu y disparaitront, englouties par une logorrhée rationaliste ! Seule la première version du Rituel Groussier (1938-1955) réintroduira de façon optionnelle des éléments plus historiques, avec une « présentation facultative » des épreuves de l’eau et du feu…

En revanche, entre 1896  et 1904, on trouve déjà à la GLDF des rituels qui font des quatre éléments un élément désormais familier du REAA – quoique sous des formes encore simples, et cette fois à l’intérieur de la loge de réception.

En somme, l’histoire moderne des épreuves élémentaires, sur laquelle je ne m’étends pas ici,  est de peu d’intérêt : disons qu’elles ont fini par intégrer les REAA au point de paraître lui devoir leur origine, et même certaines formes du Rite Français quand, au cours de l’après-guerre, le rituels très dépouillés de ce Rite ont suscité de la part de Frères bien intentionnés, mais souvent peu avertis de l’histoire des rituels, des « emprunts » au REAA, considéré à tort ou à raison comme plus « substantiel » que le Rite Français issu des appauvrissements successifs qu’il avait subi dans la première moitié du XXème siècle. D’où la « contamination » de ces rituels par des usages qu’ignorait la maçonnerie française dans son ensemble au XVIIIème siècle – erreur qui ne fut évidemment pas commise par mon maître René Guilly lorsque, au milieu des années 1950, il entama le travail de restitution qui devait donner naissance au Rite Moderne Français Rétabli, dénommé depuis Rite Français Traditionnel.  

Mais après ces longs et curieux détours, la question initiale, la seule qui nous intéresse, reste donc posée : pourquoi les épreuves élémentaires ne firent-elles leur apparition qu’au début des années 1820 au plus tôt ? Pourquoi dans un Rite « égyptien » ? A partir de quelle source d’inspiration ?

C’est ici que nous allons retrouver Mozart, par un détour assez inattendu qui nous fera remonter dans le XVIIIème, mais en dehors de la franc-maçonnerie… (à suivre)



[1] Analyse détaillée dans P. Noël, Le Guide des Maçons Ecossais, Paris, 2006, pp. 106-112.

[2] Toulouse, Fonds Calvet, ms 1207.

[3] Reproduit in S. Caillet, Arcanes et Rituels de la Maçonnerie égyptienne, Paris, 1994.

[4] Je me permets ici de renvoyer à mon petit ouvrage Les Rites Maçonniques Egyptiens, Que sais-je ? n° 3931, PUF, 2012.